« L’art : cette immensité de l’instant »

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« L’art : cette immensité de l’instant »

A quelques semaines des festivités de fin d’année et des bonnes résolutions qui en découlent, nous vous proposons de prendre le temps d’une réflexion qui nous l’espérons avec toute humilité, vous connectera un peu à vous-même. En effet, dans ce monde où tout va vite, où le bruit tant auditif que visuel envahit notre quotidien sans même que nous nous en rendions compte, saisissons l’opportunité de nous interroger sur ce temps qui fuit inexorablement.

Les grecs, l’ont divinisé en tant que Chronos. Il est celui qui dévore ses enfants, qui les engloutit en les livrant à leur condition humaine. Ce temps de l’occidental nous amène à le quantifier, le concrétiser. Dès notre plus jeune âge, nous apprenons à mettre les éléments de notre vie sur une ligne horizontale terminée d’une flèche. Ainsi, nous nous confrontons à la réalité de ce temps physique où tout prend fin, limitant notre vocabulaire au temps passé, présent et futur. Ce qui a pour conséquence, de nous contraindre à courir naïvement contre le temps en sachant pertinemment que nous serons vaincus. « Au temps suspend ton vol » dit Lamartine dans son poème « Le Lac ».

Digne lignée des Romantiques où la nature est personnifiée, le temps devient une allégorie de l’oiseau en plein vol à qui il demande vainement d’arrêter sa course pour profiter du temps présent. Ainsi Lamartine pourrait revivre son instant de bonheur lorsqu’ il tomba passionnément amoureux d’Elvire en la sauvant de la noyade une année plus tôt dans ce lac transformé en « océan des âges ». Lac dans lequel il nous est impossible de jeter l’ancre…

Face à ce temps Chronos, il existe le temps méconnu du Kaïros, dieu de l’Occasion. C’est un temps de basculement, un temps « entre » où tout peut arriver si nous pouvons saisir cette opportunité. Ce temps est un temps métaphysique, immatériel qui ne se mesure pas. On peut parler d’un temps qualitatif directement relié à nos émotions. C’est un moment de suspension très court. Les hindous représentent ce temps par un petit point illustrant la concentration de l’âme situé juste au milieu de nos arcades sourcilières. Dans notre partie du monde, la place de nos capacités intellectuelles se fait au détriment de notre intelligence émotionnelle. Trop souvent oubliée au profit de « l’avoir » qui consume notre « être ». Les artistes, qui sont des êtres sensibles, ont ce rôle merveilleux de capter le beau pour nous offrir un instant d’émotion intense. Ainsi, la valeur du temps présent n’existe que par son intensité et devient par conséquent le seul moment qui se suffit à lui-même. Cette immensité de l’instant peut être appréhendée à travers les chefs d’œuvres de l’art, toutes disciplines confondues (peinture, sculpture, musique, architecture, théâtre, chant, littérature…). Ils offrent à celui qu’il le souhaite une expérience de joie qui le relie à lui-même.

Face à l’art contemporain, nos émotions peuvent être ébranlées mais c’est à l’évidence ce que l’artiste cherche à susciter. Si nous prenons l’exemple d’Yves Klein, qui par ses tableaux monochromes d’un bleu outremer, cherche à transfigurer le matériel en concept immatériel, nous pouvons comprendre comment le « rien » peut nous transporter du temps Chronos au temps Kaïros dans le silence d’une vibration créatrice. Et c’est étonnamment ce silence qui va combler le vide de l’abstraction en donnant à nos émotions la possibilité d’atteindre ce que Klein appelle « l’absolu spirituel ». Nos yeux nous permettent ainsi de ressentir cette beauté invisible qui ne connaît aucune limite dans cette immensité qu’est l’instant. A nous de le saisir, à nous de nous permettre d’y croire, à nous de comprendre que l’art nous éveille à cette autre dimension du temps où le présent devient infini puisque c’est là que tout commence…

Julie Achedjian
Historienne de l’art – Membre ILFAC

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